« Portait de la jeune fille en feu » : Quand une femme filme une femme qui peint une femme.

Risque de spoil, pas op !

© « Portait de la jeune fille en feu », Héloïse

Marianne (Noémie Merlant), peintre, débarque en 1770 sur une petite île Bretonne. Elle a été appelée sur l’île pour peindre le portrait de mariage de Héloïse (Adele Haenel), promise à un Milanais qui n’acceptera le mariage qu’après avoir vu son visage peint. Mais Héloïse refuse de poser, contestant le mariage. Marianne va devoir se faire passer pour sa dame de compagnie, l’observant durant les promenades, sous les voiles de ses foulards et du coin de l’œil. Et la peindre.

Peu de films m’ont autant bouleversée que « Portrait de la jeune fille en feu ». J’aime le cinéma, mais comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai tendance à avoir une capacité de concentration proche de celle d’un labrador devant une balle magique. Il m’arrive souvent de sortir mon smartphone pendant les séances, quand un moment est trop long, trop prévisible, ou que les acteurs sonnent faux. Si, si, je plaide coupable !

Mais pas cette fois. De la première à la dernière scène, j’ai été éblouie par la beauté des images, la poésie des dialogues, la justesse du jeu. Mais, je suis malgré tout assez bon public, et je suis souvent charmée par les œuvres du 7ème art. Je veux vous dire pourquoi « Portrait de la jeune fille en feu » restera longtemps dans ma mémoire, et marque pour moi le cinéma actuel.

Quand une femme filme une femme qui peint une femme.

© « Portait de la jeune fille en feu », Héloïse et Marianne

« -Je suis venue pour vous peindre
-C’était donc ça vos regards »

Les regards sont peut-être la clef de ce qui m’a autant émue dans cette œuvre. Ils sont partout, mais surtout, ils sont différents. Loin du male-gaze que l’on nous fait gober bien profondément depuis toujours, « Portrait de la jeune fille en feu » semble réinventer le regard. Ou peut-être Céline Sciamma, scénariste et réalisatrice du film, ne fait-elle que mettre en scène des regards qui n’ont jamais été montrés ?

Marianne peint Héloïse. Marianne regarde Héloïse, apprend les ombres de son visage et les teintes de sa peau. Elle pense la connaître par cœur, reconnaître ses expressions. Mais pendant que Marianne peint Héloïse, Héloïse, elle aussi, regarde Marianne. La peintre n’a plus le monopole du regard, elle aussi est observée, analysée par son œuvre.

« Un film à combustion lente »

Le désir éclot lentement entre les deux femmes, lorsque les regards appuyés sont rendus. Dans cet effeuillage lent mais terriblement sensuel du désir qu’elles se portent, les deux femmes sont sublimées, détaillées par une caméra avide de tout saisir, du moindre tressaillement de paupière au plus discret bruissement de tissu.

© « Portait de la jeune fille en feu », Marianne et Héloïse

Comme la réalisatrice l’explique dans cette interview, toute histoire d’amour est un thriller. Et elle prend plaisir à nous faire languir, nous faire douter que cette passion n’éclate un jour. Encore une fois, les regards sont les seuls délateurs de ce qui est en train de naître : curieux, interrogateurs, provocateurs, amoureux. Le talent incroyable des deux actrices principales nous maintient absorbé, sur le qui-vive.

Subtiles et envoutantes, elles jouent sans fausses notes avec nos sentiments et nos attentes. Le scénario a été écrit par Céline Sciamma pour Adele Haenel dans le rôle de Héloïse, mais Noémie Merlant a magistralement trouvé sa place de co-créatrice dans ce film.

Tragédie annoncée

C’est reposant la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, (…) et qu’on n’a plus qu’à crier, (…) à gueuler à pleine voix.

Antigone – Jean Anouilh

Dès le début du film, la fin est annoncée : elle sera tragique. Mais cette tragédie est acceptée, car inéluctable dans le monde dans lequel Héloïse et Marianne s’aiment. Avec Orphée et Eurydice en fil rouge du scénario, on sait que leur histoire suivra le même chemin. Et si Eurydice avait demandé à Orphée de se retourner, de se regarder une dernière fois, sachant leur amour impossible ? C’est ce que fait Héloïse, lorsque Marianne quitte la maison pour ne plus y revenir.

© « Portait de la jeune fille en feu », Héloïse

Le film aurait pu s’arrêter là. Mais comme pour montrer que leur passion ne s’arrête pas à leur séparation, le film continue à peindre leurs rencontres, et les signes de leur amour qui persiste au-delà des années.

Mise à l’écran d’une histoire cachée, celle des femmes

« Portrait de la jeune fille en feu » est un film d’amour, mais est aussi intrinsèquement un film politique. Au fil du film, ce huis-clos de femmes (Marianne, Héloïse, et la servante Sophie) transcende jusqu’aux dominations de classes. On pourrait oublier qu’une société patriarcale existe derrière les vitres de la maison. Les rôles sociaux sont presque oubliés, les trois femmes cuisinant, cousant et se confiant les unes aux autres, entre égales. Ainsi, lorsque Sophie tombe enceinte et souhaite avorter, Marianne et Héloïse l’accompagnent.

© « Portait de la jeune fille en feu », Sophie et Marianne

Sophie avorte, car elle ne veut pas d’enfant. Peut-être pas maintenant. Peut-être pas avec cet homme. En tout cas, elle ne veut pas. Et c’est aussi simple que ça. Le film ne montre pas cet acte comme un moment de deuil, ni de tristesse. C’est un moment de vie de femme, ni plus ni moins. Et montrer l’avortement comme quelque chose ne tenant pas d’office de la tragédie, mais comme quelque chose de presque anodin, une simple question de choix, au final, est infiniment rafraichissant.

Plus tard, les 3 femmes rentrent à la maison.

« Nous allons peindre », dit Héloïse.

Ensemble (et non pas la peintre seule), elles vont reconstituer la scène de cet avortement, dans une volonté farouche d’immortaliser un moment qui n’existera que si elles le décident. Car personne d’autre – pas les hommes, pas ceux qui écrivent l’Histoire – ne le fera. Cette volonté de faire perdurer la parole, le vécu des femmes, m’a énormément touchée. Je pouvais sentir le besoin urgent de Héloïse de représenter et transmettre ce moment de vie anodin mais pourtant ignoré des femmes.

Plus que jamais, l’œuvre est collective. Les modèles décident de l’œuvre, ne sont plus passives, quittent leur piédestal de muses pour faire partie intégrante de la création. « Nous » allons peindre.

Les sujets du film comme la passion amoureuse entre deux femmes, la sororité, la femme peintre, l’avortement, sont à la fois des thématiques extrêmement contemporaines mais aussi complètement intemporelles. On en parle aujourd’hui, le droit à l’avortement est toujours menacé, la manif pour tous n’est pas lointaine. Mais en réalité, les femmes ont toujours créé, les femmes ont toujours avorté et les femmes se sont toujours aimées. Mais ces faits sont tellement effacés de l’histoire, que moi-même, je l’avais oublié.

Des lettres de légitimité aux Histoires de Femmes

Les hommes sont présents dans le film (mais pas à l’écran), comme les femmes le sont dans les films d’hommes : ils sont un prétexte, des causes, aux émois et aux aventures que vivent les personnages. Ils sont présents, mais sans être un frein à l’histoire, car l’histoire ne tourne pas autour des hommes.

On ne passe pas la moitié du film à observer la lutte de Marianne pour exposer ses peintures, alors qu’elle est une femme, ce qui est pourtant interdit à cette époque. On ne passe pas des heures à se poser des questions sur le père de l’enfant de Sophie, lorsque celle-ci avorte. Et, même si cela nous brise le cœur, l’histoire ne nous laisse jamais espérer que Héloïse ne se marie pas à son promis Milanais.

Les hommes sont là, en arrière-plan, des personnages secondaires qui ne font que poser le décor de cette histoire de Femmes. « Histoire de Femmes », expression souvent utilisée pour décrire des choses futiles, sans importance. Céline Sciamma donne, non pas des lettres de noblesse – qui en voudrait, really – mais des lettres de légitimité aux Histoires de Femmes. Passionnées, passionnelles, douloureuses, charnelles.

© « Portait de la jeune fille en feu » Héloïse et Marianne

J’ai souvent vu des films tenter de rendre les femmes intéressantes en les forçant à incarner des traits dits « masculins », traits que les hommes de notre société patriarcale eux-mêmes ne peuvent supporter. Comme si rendre les femmes plus dures, conquérantes, dominantes, sans jamais qu’une larme ne coule sur leurs joues, les rendaient aussi plus substantielles.

Céline Sciamma n’a pas besoin de retirer leur humanité aux femmes, pour en faire des personnages forts, touchants, puissants. Parce que les femmes sont fortes, touchantes, puissantes, dans toute leurs nuances. Pas besoin d’en faire des « hommes » pour qu’un film tourne autour d’elles.

Hystery

There is so much we have to know;
A whole hystery to be recreated,
from the negative imprint of lies,
from the dinosaur bones of truth.
A whole hystery to be created,
from the footnote that leads us
to suspect the lie,
to a tale passed down
from someone’s maiden aunt,
confirmed by a fragment of an ancient
woman’s grave,
a myth, a hint, an intuition.
So little time in which to learn so much,
but the proof is growing !

Susan Saxe


À savoir :
– Le film de Céline Sciamma est en lice dans la catégorie « Meilleur film étranger » aux Golden Globes.
Voir le film à Bruxelles


Article rédigé par Laule

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