Lettre ouverte de Rachel

TRIGGER WARNING:
Ce témoignage parle de viol, si tu es sensible à ce sujet, nous te conseillons de ne pas le lire, soutiens à toi ❤

Bruxelles,
09 Août 2018

J’aimerais écrire un texte ouvert à toutes ces filles, jeunes femmes, demoiselles, dames et femmes qui sont dans le même cas que moi. Mais au fond je voudrais surtout adresser ce texte à chaque personne qui pourrait se sentir concernée : « Sache que tu n’es pas tout.e seul.e ».

J’ai vécu presque 3 ans avec un homme. Trois années de rires, de larmes et de plans pour le futur. Trois années d’amour pourrait-on dire. Et pourtant… Pendant un an et demi j’ai caché au monde notre horrible secret :

Un soir d’hiver en 2016, il m’a violée.

Je me souviens de tout comme si c’était hier. Ce n’était pas comme les horribles scénarios que j’avais pu m’imaginer, non. C’était pire. L’incompréhension, l’incrédulité, la douleur, la tétanie de mon corps et les larmes. Je ne saurais assez insister sur la manière dont tous mes membres se sont tétanisés face à l’intrusion violente que je subissais par ce corps que je connaissais si bien. Pas de cris, pas de gestes pour se débattre, juste une tétanie complète et lourde, si lourde…

Puis les larmes ont commencé à couler et ses mots, qu’il répétait, ont résonné dans ma tête « Mais qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je fais ? » Ces mots que j’entends parfois encore quand ça ne va pas, quand je perds confiance en moi.

J’entends déjà votre question d’ici : « Mais comment as-tu pu rester avec lui après cela ? »

Comment ?… Tout simplement parce que j’étais amoureuse, parce que j’avais des plans que je ne voulais pas jeter à l’eau, parce que je me suis remise en question moi-même par après. « Mais peut-être l’avais-je cherché, peut-être était-ce de ma faute, je n’aurais jamais dû m’endormir nue, je n’aurais pas dû dormir sur le ventre, j’aurais dû me débattre, peut-être n’avais-je pas rempli mes devoirs conjugaux ces derniers temps, etc., etc. » J’étais en partie convaincue que c’était ma faute, que j’étais sale, souillée.

Ce sentiment a perduré pendant des mois et des mois et des mois. Cette saleté qui me collait à la peau était omniprésente jusqu’à la fin de notre relation. Je la sentais partout où j’allais, à chaque instant et après tout ce temps, je n’avais toujours pas osé en parler, personne n’était au courant. J’avais peur du jugement des autres, de leur regard. Je pense qu’une partie de moi avait peur qu’on me dise que je mentais ou que j’exagérais ou même qu’on me mette face à la vérité, celle où je devais le quitter alors que je n’y arrivais pas.

Mais revenons-en à mon viol. Oui, mon viol. J’arrive enfin à utiliser ce mot. Pendant un an je me suis contentée de mots comme « abus sexuel, agression ». Je n’arrivais pas à utiliser ce mot : Viol.

Le viol est un CRIME défini par le Code pénal, à l’article 222-23. Celui-ci dispose :
« Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ».

La nuit qui a suivi mon agression a été longue et sans sommeil. Dès l’aube, je me suis encourue de chez nous. Je suis partie loin, le plus loin possible. Finalement je me suis retrouvée dans le quartier où j’ai passé mon adolescence, le quartier de mon école secondaire, un lieu connu et plein de bons souvenirs, l’Avenue Louise. Il faisait froid mais surtout il pleuvait des cordes, ce qui était d’une grande aide car au moins il n’y avait personne pour me voir, m’entendre. Voir les larmes qui se cachaient entre les gouttes d’eau et entendre les plaintes qui s’échappaient de ma gorge. Finalement la crise s’est calmée. J’avais besoin de parler, de sortir ça de moi. Mais à qui ? Qui saurait m’écouter sans me juger ? J’ai composé un numéro : 0800 98 100. Ce numéro que j’avais aperçu des milliers de fois dans le métro, sans jamais penser qu’il me serait un jour utile. Et je me revois, désespérée, sous la pluie, contacter SOS VIOL.

Après quelques secondes j’entends la voix d’un homme au bout du fil. Une voix impossible à associer à qui que ce soit, une voix qui ne me connaissait pas et que je ne connaissais pas, un inconnu. Je me souviens avoir eu l’impression de vomir mes mots, tellement c’était douloureux de transformer les images et les sensations en phrases. Pendant de longues minutes, cet inconnu au téléphone a écouté mon histoire entrecoupée de pleurs et de sanglots et finalement je réussis à me calmer. Je l’ai écouté, j’ai bu ses paroles et il a fini par dire ce que je ne voulais pas entendre : « Mademoiselle, ce que vous avez vécu s’appelle un viol conjugal, il n’y a pas d’autres mots pour décrire cela, c’était un viol ».

Ces 4 lettres ont mis des lustres à franchir mes lèvres, je n’arrivais pas à le dire, à le concevoir, je me sentais déjà si sale rien qu’à y penser. Je n’osais pas me dire que ça m’était arrivé, à moi aussi…

Je suis rentrée, j’ai pardonné, j’ai verrouillé mon secret et j’ai jeté la clef. Loin. J’ai continué ma vie comme si de rien était, avec ce secret qui pesait une tonne dans mes tripes, j’avais peur du jugement et du commérage.

Puis septembre 2017 est arrivé, un peu moins d’un an plus tard en somme. Les fêtes estudiantines ont repris et j’ai fui notre maison pour noyer mon désarroi dans la danse et la bière. Je sortais tout le temps, je rentrais tard, je l’évitais, je me démaquillais pendant de longues minutes en attendant qu’il s’endorme, j’essayais de réduire nos contacts au minimum tout en partageant sa vie, son domicile, son lit. Plus le temps avançait, plus mon secret devenait accablant. Je le cachais tant bien que mal, mais une fois plongée dans l’ivresse je ne contrôlais plus mes paroles. Plus je sombrais, plus le réveil était compliqué. Je recevais des messages d’amis, de connaissances, d’inconnu.e.s et avec ce soutient, bizarrement, vînt la culpabilité d’avoir osé parler.

Cependant la machine était lancée. Sous influence de l’alcool, je parlais, crachais, pleurais mon expérience. Je brisais l’image du couple parfait que les gens s’étaient faite de nous. Je ne parvenais plus à m’arrêter, il fallait que ça sorte, que je me purge de cette atrocité qu’il m’avait fait vivre. Au fil des semaines, je réussis à passer outre la peur d’être jugée. Je me rendis compte que les gens m’écoutaient, compatissaient, me faisaient parfois part d’une expérience similaire mais surtout que j’avais droit à un réel soutient. Je finis par comprendre que c’était lui qui était en tort, que non je n’étais pas sale, que ce n’était en rien ma faute, que je devais parler, crier s’il le fallait, mais qu’il fallait que je sorte de là, de cette situation.

Je finis par quitter cet homme. J’ai dû me reconstruire petit à petit, petit pas après petit pas, reprendre confiance en moi, en ma sexualité inexistante depuis mon viol. J’ai surtout dû apprendre à faire confiance à nouveau et à me faire confiance à nouveau, chose qui n’était pas gagnée d’avance. Mais grâce à mon entourage si présent et attentif et à la personne qui avait réussi à se frayer une place dans mon cœur si réticent, j’ai réussi à m’en sortir.

Néanmoins, il reste des séquelles. Je pense que celles-ci marqueront ma vie à jamais, que je ne pourrai jamais totalement en guérir. Par exemple, parfois je rêve encore de mon viol : je le vois de l’extérieur comme une expérience paranormale, comme si mon esprit s’était détaché de la souffrance qu’endurait mon corps et que j’observais la scène, stoïque.
Mais ce qui me ronge le plus, c’est l’impunité de cet homme qui avait marqué ma vie d’une manière si violente. Moi, presqu’un an après notre rupture, j’étais encore en train de ressasser cette soirée en boucle et en boucle alors que lui menait son petit bout de vie sans la moindre inquiétude. Il fréquentait toujours « nos » amis, sortait toujours avec les mêmes personnes. J’avais envie de crier à la planète entière ce qu’il m’avait fait et pourtant je restais dans mon coin, ne partageant la douleur de mon histoire qu’avec un petit nombre restreint d’amis en qui je pouvais avoir parfaitement confiance.

J’avais envisagé de porter plainte, surtout que je n’étais pas la première victime de cet homme. Il avait infligé la même douleur à une autre femme, avant moi. J’avais envie qu’il soit puni pour toutes les soirées que j’avais passées à pleurer et à m’arracher la peau sous la douche dans l’espoir que ce sentiment de saleté s’en aille. Mais j’ai finalement laissé tomber, je savais que ce serait encore plus dur pour moi que de simplement essayer de tourner la page. Puis j’avais peur de ne pas être prise au sérieux comme les 50% des autres affaires de viols classées sans suite en Belgique.

Je voudrais dire à chaque personne qui lit ceci et qui a pu être dans une situation similaire que ce qui s’est produit est grave, mais qu’elle n’est pas en tort.
Tu n’es pas en tort ! Tu mérites d’être écouté.e, entendu.e et soutenu.e. Sache qu’on est des milliers à avoir vécu la même horreur que toi. Tu n’es pas seul.e, jamais. Moi je te crois ! Si tu ressens le besoin d’en parler, parles-en, ne te renferme pas sur toi, il y a plein de gens qui t’aiment et qui seraient prêts à t’écouter, des gens qui t’apporteront un bien que tu ne soupçonnes même pas.

Il n’est jamais trop tard pour se reconstruire.
J’ai été violée et j’ai mal.
J’ai été violée et ça me poursuit tous les jours.
J’ai été violée et je fais de mon mieux pour garder la tête haute.
J’ai été violée mais je vais survivre.
Et toi aussi tu y arriveras.
Prends soin de toi, je pense à toi.


Article rédigé par Rachel

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